• Bloc-notes

Comprendre la résilience: concepts-clés et applications pratiques

Chaque perturbation représente l’occasion de tester la résilience des écosystèmes forestiers considérés et de leur système de gestion et d’affiner la compréhension des mécanismes qui la renforcent.
Chaque perturbation représente l’occasion de tester la résilience des écosystèmes forestiers considérés et de leur système de gestion et d’affiner la compréhension des mécanismes qui la renforcent.

Bloc-Notes

Christian Rosset1,*, Calvin Berli2, Thomas Oberson3, Bernhard Pauli1

1 Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires, département de la Haute école spécialisée bernoise (BFH-HAFL), Zollikofen (CH)
2 Entreprise Forêts domaniales, Canton de Berne (EFD), Berne (CH)
3 Forêt Galm Lac de Morat, Morat (CH)

La gestion des écosystèmes forestiers devient plus exigeante face à l’augmentation des perturbations et une incertitude accrue. Dans ce contexte, la résilience s’impose comme un concept central pour anticiper et répondre à ces enjeux. Cet article vise à éclairer cette notion et à en proposer une application concrète, en s’appuyant sur le cadre de résilience opérationnelle. Une méthode simplifiée a été développée et testée avec deux gestionnaires forestiers. Les résultats obtenus mettent en évidence les perturbations principales ainsi que les impacts sur les écosystèmes forestiers et leur gestion. Ils ouvrent également des pistes pour renforcer la résilience de ces systèmes.

J For Suisse 177 (1): 40–45.https://doi.org/10.3188/szf.2025.0040

* Länggasse 85, CH-3052 Zollikofen, courriel christian.rosset@bfh.ch

Il est difficile de se projeter dans le futur au vu des nombreux changements en cours et de la complexité croissante de la gestion forestière, tant du point de vue environnemental, sociétal que technologique. Dans cette perspective, la notion de résilience joue un rôle crucial. Au-delà de sa définition théorique, comment ce concept se traduit-il en actions concrètes, et quelles en sont les implications pour la gestion des écosystèmes forestiers?

Répondre à ces deux questions peut s’avérer complexe. La notion de résilience peut être comprise de différentes manières. De plus, il n’existe pas de méthode pour analyser, évaluer et opérationnaliser la résilience dans le milieu forestier. Partant de ce constat, Lloret et al (2024) proposent un cadre général pour aborder et traiter cette notion de façon structurée, rationnelle, systématique et pragmatique tout en mettant à disposition une terminologie standardisée. Walker & Lindner (2026) présentent les éléments principaux de ce cadre de résilience opérationnelle (operational resilience framework).

Sur la base de ces deux articles et de la présentation de Lindner (2024) à ce propos dans le cadre du dernier séminaire en économie forestière, une démarche simplifiée a été développée afin d’opérationnaliser la résilience dans la gestion des écosystèmes forestiers (figure 1). Conçue pour être appliquée dans le cadre d’un échange structuré d’une à deux heures avec des gestionnaires d’entreprise, cette démarche se concentre principalement sur le système de production biologique (planification et gestion sylvicole; figure 1 encadré vert étape 1). Elle s’articule selon les 4 étapes suivantes:

  • S’assurer de disposer d’une compréhension commune de la résilience et de sa signification pour la gestion forestière
  • Identifier les perturbations (disturbances) et les stresseurs (stressors) principaux ainsi que les éléments affectés du système (system variables) de gestion
  • Déterminer comment mesurer (metrics) ou tout du moins estimer le niveau de résilience sur la base d’une référence claire (reference state) et identifier les facteurs prédictifs (predictors), influençables par la gestion, ainsi que les facteurs conjoints (co-drivers), non influençables par la gestion, susceptibles d’agir sur la résilience
  • Bilan sur la pertinence des résultats obtenus et sur la méthode appliquée, étape suivante envisagée

Ces quatre étapes sont détaillées ci-après, accompagnées des résultats issus de deux échanges entre l’auteur principal de cet article et les deux coauteurs gestionnaires d'entreprise.

Etape 1: Clarifier la notion de résilience, la manière de l’évaluer et les types de mécanismes en jeu

Le tableau 1 reprend les définitions proposées par Lindner (2024) et les organise de façon à faire ressortir les similitudes et les complémentarités entre les définitions pour mieux les comprendre.

Les trois premières définitions sont complémentaires avec un niveau de détail et de complexité toujours plus important. La notion de perturbation constitue un élément central des trois définitions. Elle est complétée par la notion de stresseur ou facteur de stress dans l’approche socio-écologique. Si une perturbation correspond en principe à un événement, le stresseur a un effet dans la durée sur une période plus ou moins longue. C’est le cas par exemple des périodes de sécheresse.

La résilience peut se mesurer de différentes manières. Lindner (2024) propose une illustration concrète à travers l’étude de la réaction d’essences forestières soumises à une année de sécheresse sévère (événement prolongé). Dans ce cadre, la résilience se définit comme le rapport entre l’accroissement postévénement et l’accroissement préévénement. En complément, la résistance correspond au rapport entre l’accroissement pendant l’événement et l’accroissement préévénement, et le rétablissement est mesuré par le rapport entre l’accroissement postévénement et l’accroissement pendant l’événement (figure 2). Cette approche permet de distinguer clairement les différentes dimensions de la réponse des écosystèmes aux perturbations. La prise en compte de ces trois aspects permet de mieux comprendre la dynamique du phénomène observé. Cette approche est typique de la résilience technique, en s’appuyant dans ce cas sur des données dendrométriques dont il est possible de suivre l’évolution avant, pendant et après une période de stress, que ce soit au niveau d’un arbre ou d’un peuplement.

Dans le cadre de cet article, la résilience écologique concerne tout ou partie d’un écosystème forestier. Lorsqu’il s’agit de résilience socio-écologique, cette notion s’étend également au système de production biologique qui lui est associé. Pour ces deux types de résilience, l’accent est mis sur la notion de stabilité. Cette dernière s’articule notamment autour des concepts de seuil critique ou de point de basculement, au-delà desquels les perturbations provoquent des transformations irréversibles. Deux questions émergent alors: à partir de quel niveau de perturbation le système perd-il sa capacité à absorber les chocs et à maintenir son fonctionnement? Quelles conditions permettent de préserver la stabilité du système sur le long terme?

Les deux approches mettent en avant les différents types de mécanismes impliqués dans la résilience: la capacité d’auto-organisation (p. ex. l’établissement d’un rajeunissement naturel après une perturbation naturelle) et la capacité d’adaptation (p. ex. la sélection naturelle), avec en plus, pour la résilience socio-écologique, la capacité d’apprentissage.

Les trois définitions sont complétées par celle sur la gestion forestière de la notice de l’OFEV (2022) intitulée «Fonctions de la forêt et services écosystémiques forestiers» qui précise l’état de référence à prendre en compte dans le contexte forestier, à savoir la capacité à remplir les fonctions forestières demandées par la société et à fournir les services écosystémiques forestiers représentant autant de bénéfices pour la société.

La notion de résilience a été présentée au cours des entretiens avec les deux gestionnaires d'entreprise, sur la base des éléments présentés ci-dessus. Chaque participant a été invité à partager sa propre définition du terme. Les résultats de ces échanges sont synthétisés ci-dessous:

  • capacité de résistance et d’adaptation après un changement, pas seulement par rapport aux changements climatiques, même s’ils occupent une place centrale, mais aussi p. ex. par rapport aux changements sociétaux,
  • capacité de la nature à s’adapter, mais aussi contribution de la gestion pour l’adaptation des écosystèmes forestiers; importance de la diversité comme élément crucial de la capacité d’adaptation et importance du temps pour tenir compte de la dynamique du système, en particulier en considération de la lente croissance des arbres,
  • prise en compte des risques et des incertitudes, des coûts de la répartition des risques et de la diminution de la prévisibilité pour la planification (Planbarkeit),
  • importance de la formation des professionnels de la forêt, qui permet d’intégrer les enjeux de résilience dans les pratiques de gestion. Cependant, l’évaluation des résultats – notamment à travers le retour d’expérience – s’inscrit dans une temporalité longue, en raison de la croissance lente des arbres et de la dynamique propre aux écosystèmes forestiers.

Ces résultats correspondent bien aux définitions de la résilience tout en les complétant de façon spécifique à la gestion forestière.

Etape 2: Identifier les éléments de la gestion forestière impactés par les perturbations

Les perturbations et les stresseurs principaux ont d’abord été identifiés par les deux gestionnaires d’entreprise selon une perspective chronologique (passé, présent, futur), en lien avec la forêt, l’entreprise forestière et son environnement. Sur la base des résultats obtenus, une priorisation a été réalisée, en se limitant aux sept perturbations et stresseurs les plus importants. Pour chacun d’eux, les principaux éléments du système de production biologique affectés ont ensuite été déterminés. Les résultats sont présentés dans le tableau 2.

Les deux gestionnaires ont identifié les sept mêmes perturbations et stresseurs principaux, mais leur classement par ordre d’importance varie, à l’exception du premier et du dernier. Pour chaque type de perturbation, plusieurs éléments ont été définis, ce qui constitue une liste déjà substantielle et révèle la complexité intrinsèque du système. De plus, certains éléments reviennent de manière récurrente, soulignant à la fois leur rôle central et leur vulnérabilité accrue face à des perturbations multiples.

Etape 3: Evaluer la résilience et identifier des axes d’amélioration

Sur la base du tableau 2, les sept à dix éléments du système de production biologique considérés comme les plus importants ont été retenus pour passer à l’étape 3. Pour chacun de ces éléments, un état de référence a été déterminé ainsi qu’un ou plusieurs indicateurs pour évaluer le niveau de résilience. En complément, les facteurs prédictifs et conjoints principaux ont été déterminés comme base pour améliorer la résilience (tableau 3).

La définition de la gestion durable des forêts de ForestEurope.org, la liste des fonctions forestières et des services écosystémiques forestiers de la notice de l’OFEV (2002) et les principes d’adaptation aux changements climatiques de Brang et al (2016) ont été pris en considération pour consolider le contenu du tableau 3.

Etape 4: Bilan sur la pertinence des résultats obtenus et sur la méthode appliquée – prochaine étape

L’utilité de cette démarche est avant tout de faire le point sur la résilience et sur ses implications pour la gestion (Auslegeordnung), ainsi que d’établir progressivement une vue d’ensemble en se concentrant à chaque étape sur l’essentiel afin de mieux appréhender la complexité de la thématique.

Les résultats obtenus sont d’autant plus importants afin de mieux appréhender l’augmentation des incertitudes et la perte croissante de prévisibilité en lien avec la planification (Planbarkeit).

Ils sont aussi très utiles pour traiter de la thématique au sein des équipes des entreprises forestières, en particulier pour développer une compréhension commune, reconnaître les besoins d’action et faire évoluer la réflexion. Dans cette perspective, la prochaine étape pour les deux gestionnaires coauteurs de cet article est d’introduire ces résultats auprès de leurs équipes. Pour ces deux gestionnaires, il est aussi important de développer une compréhension commune de la résilience et de ses enjeux au sein de la branche et de pouvoir communiquer clairement à ce sujet au sein de la société.

Discussion et conclusion

La résilience ne se déclare pas mais se constate concrètement. Pour l’évaluer, il est essentiel d’identifier les indicateurs-clés – caractéristiques des forêts et pratiques de gestion à préserver ou à optimiser – et de définir des méthodes de suivi (avant, pendant et après les perturbations). De cette manière, chaque perturbation représente l’occasion de tester la résilience des écosystèmes forestiers considérés et de leur système de gestion et d’affiner la compréhension des mécanismes qui la renforcent. En ce sens, l’application concrète de la notion de résilience contribue à une compréhension toujours meilleure des écosystèmes forestiers et de leur gestion, tout en améliorant la capacité à anticiper et à s’adapter aux changements.

Le cadre de résilience opérationnelle proposé par Lloret et al (2024) est pour ce faire très utile. La démarche proposée dans cet article permet de se familiariser concrètement avec la notion de résilience et en poser les fondements opérationnels. Les résultats présentés se concentrent avant tout sur les fondamentaux de la gestion des écosystèmes forestiers (essences, rajeunissement, stabilité, vitalité, capacité d’action en termes financiers et de personnel qualifié, acceptation de la société …). Il serait bien entendu intéressant de poursuivre la réflexion en se focalisant p. ex. davantage sur l’entreprise forestière, en particulier sur les aspects économiques, sur l’écosystème forestier et sa biodiversité ou encore sur les attentes des propriétaires et de la société en tenant compte explicitement de l’ensemble des services écosystémiques rendus par la forêt. A cette fin, l’encadré de cet article propose de façon complémentaire un éclairage sur l’entreprise forestière dans une perspective économique. Le défi est cependant de déterminer le bon niveau de détail d’un tel système en évitant qu’il ne devienne trop compliqué et inopérant.

Unternehmerische Resilienz als Grundlage für die Etablierung und Aufrechterhaltung sozioökologischer Resilienz

Forstbetriebe müssen in der Lage sein, externe Stressoren abzufedern, ihre organisatorischen Strukturen flexibel anzupassen und zugleich die nachhaltige Funktionsfähigkeit der von ihnen bewirtschafteten Waldökosysteme zu sichern. Unternehmerische Resilienz bildet somit einen zentralen Rahmen für die Schaffung und Aufrechterhaltung sozioökologischer Resilienz. Damit Forstbetriebe diese Anforderungen erfüllen können, sind verschiedene Voraussetzungen entscheidend.

Finanzielle Ausstattung (Systemvariable)

Die Transformation nicht resilienter Waldbestände in robustere Strukturen, die langfristig ökologische, ökonomische und soziale Funktionen gewährleisten, erfordert substanzielle finanzielle Ressourcen. Da zentraleuropäische Wälder im Vergleich zu industriellen Unternehmen eine geringe Rentabilität aufweisen, können notwendige Mittel in der Regel nicht über klassische Fremdfinanzierungen generiert werden (Pauli et al 2016). Stattdessen sind Eigenmittel der Waldeigentümer oder öffentliche Unterstützungsleistungen zentrale Finanzierungsquellen. Zusätzlich erfordern Marktverwerfungen infolge von Naturereignissen (z.B. Sturm- oder Borkenkäferschäden) ausreichend Liquiditätsreserven, um temporäre Einnahmeausfälle abzufedern.

Organisationsform, Produkte und Absatzmärkte (Systemvariable)

Resiliente Forstbetriebe zeichnen sich durch flexible Organisationsformen mit geringen Fixkosten aus, wodurch sie ökonomische Schocks wie etwa sinkende Holzpreise besser bewältigen können. So erhöht ein niedriger Eigenleistungsgrad bei der Holzernte die Möglichkeit, sich schnell an Marktbedingungen anzupassen. Darüber hinaus stärkt die Diversifikation von Produkten und Absatzmärkten die Krisenfestigkeit: Mindereinnahmen im Kerngeschäft der Holzproduktion können durch ergänzende Geschäftsfelder (z.B. Dienstleistungen im Bereich Erholung, Naturschutz oder erneuerbare Energien) kompensiert werden. Ebenso können internationale Absatzmärkte genutzt werden, um Überkapazitäten auf nationalen Holzmärkten auszugleichen.

Risikomanagement (prädiktiver Faktor)

Ein systematisches Risikomanagement ist essenziell, um potenzielle Störungen frühzeitig zu identifizieren und geeignete Gegenmassnahmen zu entwickeln. Szenarioanalysen und Notfallpläne ermöglichen es, Extremereignisse wie Stürme oder Massenvermehrungen von Schadorganismen zu simulieren und darauf abgestimmte Strategien – etwa die Einrichtung von Nasslagerplätzen oder die Etablierung internationaler Lieferketten – vorzudenken (Spiecker 2003). Ergänzend tragen Versicherungen gegen Naturgefahren dazu bei, ökonomische Risiken abzufedern und die betriebliche Handlungsfähigkeit zu sichern.

Organisatorische Anpassungsfähigkeit (prädiktiver Faktor)

Resilienz entsteht schliesslich auch endogen aus den Strukturen des Forstbetriebs selbst. Innovationsfähigkeit sowie die Bereitschaft, neue Entwicklungschancen zu identifizieren und umzusetzen, sind zentrale Faktoren (Folke et al 2010). Entscheidend hierfür sind qualifizierte und motivierte Mitarbeitende, die in eine lernorientierte Unternehmenskultur eingebettet sind. Eine solche Kultur fördert den Wissensaustausch, kontinuierliches Lernen sowie die Umsetzung neuer Erkenntnisse in betriebliche Anpassungsstrategien.

Literatur

  • Brang P, Küchli C, Schwitter R, Bugmann H, Ammann P (2016)

    Stratégies sylvicoles et changements climatiques. Dans: Pluess AR, Augustin S, Brang P (Réd.) Forêts et changements climatiques. Eléments pour des stratégies d’adaptation. Berne: Office fédéral de l’environnement OFEV, Birmensdorf: Institut fédéral de recherches WSL. Berne, Stuttgart, Vienne: Haupt. 455 p.

  • Folke C, Carpenter SR, Walker B, Scheffer M, Chapin T, Rockström J (2010)

    Resilience thinking: Integrating resilience, adaptability and transformability. Ecol Soc 15 (4): 20. doi:https://doi.org/10.5751/ES-03610-150420

  • Lloret F, Hurtado P, Espelta JM, Luciana J, Nikinmaa L et al (2024)

    ORF, an operational framework to measure resilience in social–ecological systems: the forest case study. Sustain Sci 19: 1579–1593.https://doi.org/10.1007/s11625-024-01518-1

  • Pauli B, Stöckli B, Rosset C (2016)

    Wirtschaftliche Konsequenzen waldbaulicher Strategien zur Bewältigung des Klimawandels. Schweiz Z Forstwes 167 (1): 39–48. doi:https://doi.org/10.3188/szf.2016.0039